Lutte contre la rage, pourquoi le Maroc doit revoir sa stratégie?


Avec une moyenne annuelle de 416 cas d’animaux et 20 à 22 cas d’humains tous mortels, la rage reste une zoonose très présente dans notre pays.

Dr Yassine JAMALI

Yassine JAMALI est agriculteur et docteur vétérinaire

Dans la majorité des cas, le vecteur reste le chien et c’est pourquoi il est au centre des programmes de prophylaxie, qu’il s’agisse des campagnes de vaccination ou d’abattage.

A titre d’exemple, les années 2005-2006 ont compté 325.000 chiens vaccinés, 268.000 en 2007, et 123.000 en 2008. Pourtant, 21 cas de rage humaine ont été enregistrés en 2010. Pour briser le cycle de transmission de la rage, il faudrait atteindre un taux de couverture vaccinale de 80% du cheptel canin marocain. Leur effectif total étant estimé à 2 millions, le taux de couverture stagne entre 20 et 30%, ce qui ne permet pas d’avancée définitive dans la lutte contre la maladie.

Les campagnes d’abattage ciblées et d’empoisonnement à la strychnine éliminent à peu près 5% de la population canine chaque année. Un total de 15.700 chiens ont été abattus au Maroc en 1986, ce qui représente le chiffre le plus bas. Le maximum a été atteint en 1989 avec 258.000 chiens tués. Ces chiens censés être errants sont en fait le plus souvent des chiens dits «en divagation», c’est-à-dire qu’ils ont un maître mais circulent librement et sans collier dans un rayon de 2 km à peu près autour de la maison ou de l’exploitation agricole à laquelle ils appartiennent. Les vagabondages les mènent vers des sources de nourriture, abattoirs ruraux, poulaillers industriels, décharges sauvages… Les pics de rassemblements ont lieu à l’automne et au printemps au moment où des meutes se forment autour des chiennes en  chaleur. Ces lieux et périodes correspondent aux pics de contagion.

Le traitement de la rage quand un être humain est mordu a un coût: la série de quatre vaccinations vaut 448 DH et doit être démarrée au plus tard dans les 48 h suivant la morsure. Si un sérum est administré on compte 800 DH de plus. Les animaux contaminés ne sont pas traités. Un animal vacciné, mordu par un chien enragé sera placé en observation durant plusieurs semaines pour être sûr qu’il n’a pas été contaminé. Un animal non vacciné, mordu par un chien enragé sera abattu.

La rage représente d’autres coûts pour la société, le poison utilisé lors des campagnes d’abattage est la strychnine. Celle-ci  est réputée pour sa stabilité c’est-à-dire qu’elle se répand dans la nature et s’intègre à la chaîne alimentaire sans se dégrader avant une très longue période. La strychnine passe du cadavre du chien empoisonné aux insectes et à la microfaune qui le dégrade, puis à leurs prédateurs, à la végétation et ainsi de suite.

Autre dégât collatéral très difficile à chiffrer: l’atteinte à l’image du pays. L’impact d’un abattage systématique au Maroc sur l’opinion publique européenne, très sensible à la condition animale est désastreux. Pourtant l’abattage existe en Europe: la France euthanasie bon an mal an 50.000 chiens, la Belgique 30.000, l’Espagne 100.000. Mais l’euthanasie par injection n’est pas comparable médiatiquement à un empoisonnement indiscriminé ni à un abattage par arme à feu (voir aussi l’encadré).

Le problème posé par les chiens errants dans notre pays se rapproche du cas de la rage sylvatique en France: le taux de couverture vaccinale des chiens et chats ayant atteint le niveau requis pour contrôler l’épizootie au vingtième siècle, le relais a été pris par les carnivores sauvages, renards essentiellement, pour la transmission du virus à l’homme et aux animaux domestiques. La lutte contre la rage a donc pris la forme d’une campagne d’empoisonnement à la strychnine pour éradiquer des renards.

rage

Avec une moyenne annuelle de 416 cas d’animaux et 20 à 22 cas d’humains tous mortels, la rage reste une zoonose très présente dans notre pays. Dans la majorité des cas, le vecteur reste le chien et c’est pourquoi il est au centre des programmes de prophylaxie, qu’il s’agisse des campagnes de vaccination ou d’abattage.

De 1968 à 1991, 2 millions de renards ont été gazés, empoisonnés ou abattus en France. De nombreux blaireaux, fouines, martres, belettes, des oiseaux de proie (y compris d’espèces menacées) ont été les victimes accidentelles de cette campagne. Le tout pour un résultat nul!!! En 1968, le nombre de cas déclarés en France était de 2.227, en 1989 4.212 (après 20 ans de tentative d’éradication du renard), en 1991, 2.165. Puis on passe à 99 cas en 1994, 17 cas en 1996, puis la rage disparaît du territoire français, excepté des cas exceptionnels (animaux importés ou ayant effectué un séjour à l’étranger). C’est une nouvelle stratégie qui a permis ce succès: On est passé d’une tentative d’éradication de la maladie par l’éradication du vecteur, à la vaccination du vecteur. On protège l’homme et les animaux domestiques en protégeant le vecteur sauvage. Evidemment, les animaux sauvages ne peuvent pas être vaccinés par injection. Aussi a-t-on procédé par des appâts vaccinaux: la strychnine est remplacée par un vaccin antirabique.

Les souches vaccinales utilisées ont été essentiellement la SAD et la SADB19 d’origine allemande et la Vnukovo 32 élaborée en Europe de l’Est. Plus récemment, la SAG et la GSC ont été expérimentées avec succès.

Au Canada, l’Ontario a pratiquement éliminé la rage de son territoire. La Suisse est passée de 1.190 cas de rage animale en 1978, début de la campagne de pose d’appâts vaccinaux, à moins de 90 cas en 1987. Ces deux pays avaient d’abord tenté, sans succès, l’abattage des carnivores sauvages, avant de s’en détourner, devant l’échec de cette politique. La population de chiens errants (ou divagants) au Maroc pourrait être prise en compte comme une population sauvage. D’ailleurs, les tentatives d’éradication de cette population semblent bien l’avoir considérée comme telle. N’est-il pas temps de remettre en question la politique d’abattage, à la suite de tous les pays qui ont constaté son inefficacité et de passer à la phase de l’épandage des appâts vaccinaux? L’autre zoonose majeure véhiculée par le chien au Maroc est l’hydatidose avec 23.512 personnes opérées entre 1980 et 2008, avec un taux de mortalité de 2% des cas diagnostiqués. Certaines personnes sont opérées deux ou trois fois. Le coût de la prise en charge est approximativement de 15.000 DH par malade. Le nombre de cas annuels tend à augmenter.

Un des moyens de briser le cycle parasitaire est de traiter les chiens porteurs de parasite (le ténia hydratigena). A peu près 50% des chiens en milieu rural seraient porteurs du ténia. Peut-on envisager techniquement des appâts contenant à la fois un vaccin antirabique et une quantité de Praziquantel, (matière la plus active contre les ténias et la seule active contre le ténia échinoccoque) dosée pour des chiens adultes, soit une trentaine de kg.

 

Les propos dérapent vite

De nombreux forums et blogs francophones rivalisent d’indignation à propos de la condition animale au Maroc. L’abattage des chiens figure en bonne place dans les sujets de conversation. La loi sur les chiens dangereux a représenté un autre cheval de bataille, donnant lieu à des campagnes sur Internet, des pétitions. Les propos dérapent vite, de la défense des animaux du tiers-monde à la xénophobie.

Néanmoins le fond du plaidoyer occidental en faveur de la cause animale reste justifié et respectable. La récupération et l’instrumentalisation de cette cause par l’extrême droite ne doivent pas cacher l’essentiel: l’abattage massif et indiscriminé de chiens n’est pas une pratique civilisée ni même une méthode efficace pour contrôler la rage: tuer chaque année 5% des chiens du pays n’aide pas vraiment à atteindre le taux de couverture vaccinale de 80%.

Dr Yassine JAMALI